II

Quand Hori, ses rouleaux de papyrus à la main, pénétra dans la cour, Renisenb, qui l’attendait, assise au bord de la piscine, courut à sa rencontre.

— Hori !

— Oui, Renisenb.

— Voudrais-tu m’accompagner chez Esa ? Elle désirerait te parler.

— Volontiers. Le temps de demander à Imhotep… Mais Imhotep, arrêté au passage par Ipy, était en grande conversation avec son fils. Hori s’en aperçut et reprit.

— Je me débarrasse de ces documents, Renisenb, et je te suis !

L’arrivée de Hori parut faire grand plaisir à Esa. Elle accueillit Renisenb par une question inattendue.

— Il fait bon dehors ? Je… Je crois.

— Alors, Renisenb, donne-moi ma canne ! Nous allons nous installer dans la cour !

Esa sortant rarement de la maison, cette décision ne fut pas sans surprendre Renisenb qui s’empressa, donnant le bras à sa grand-mère tandis que celle-ci s’acheminait vers le porche. Là, Renisenb marqua une halte.

— Tu veux t’asseoir ici, grand-mère ?

La vieille femme secoua la tête.

— Non, mon enfant, je vais marcher jusqu’à la piscine.

Elle avançait lentement, traînant la jambe, mais sans montrer le moindre signe de fatigue. Elle choisit, à quelque distance du bord de l’eau, un coin agréable, à l’ombre d’un sycomore, s’allongea avec précaution, puis, visiblement satisfaite, déclara :

— Maintenant, nous pouvons parler ! Personne ne surprendra notre conversation…

Hori approuva de la tête, tandis qu’elle poursuivait :

— Les choses que nous avons à dire ne doivent être connues que de nous trois ! Hori, j’ai confiance en toi. Je t’ai vu enfant et je te sais depuis toujours discret, dévoué et sage. Renisenb est ma petite-fille chérie. Il ne faut pas, Hori, qu’il lui arrive du mal.

— Il ne lui arrivera rien, Esa !

Hori n’avait pas élevé la voix, mais son ton exprimait une certitude, d’ailleurs confirmée par l’expression du visage du scribe, qui fit plaisir à Esa.

— Tu parles tranquillement, Hori, sans fièvre, mais comme quelqu’un qui sait ce qu’il dit. C’est très bien ! Pour commencer, explique-nous ce qui a été décidé aujourd’hui.

Hori, sans phrases inutiles, raconta comment avait été rédigée la lettre solennelle et ce qu’elle contenait. Esa, qui l’avait écouté très attentivement, lui remit alors le collier que Renisenb lui avait confié peu auparavant, puis, Renisenb ayant fait un rapide récit de sa trouvaille, la vieille femme demanda à Hori ce qu’il pensait de l’affaire.

Hori réfléchit un long moment avant de répondre :

— Esa, tu es vieille et sage. Qu’en penses-tu toi-même ?

— Tu es de ceux, Hori, dit-elle, qui ne parlent pas à la légère. Tu savais, n’est-ce pas, comment Nofret a trouvé la mort, et cela dès le début ?

— J’ai pressenti la vérité, Esa, mais il ne s’agissait que de soupçons.

— Et nous n’avons, maintenant encore, que des soupçons. Pourtant, nous pouvons, ici entre nous, les préciser, quitte à ne plus y faire allusion par la suite. À mon sens, les tragiques événements que vous savez peuvent être expliqués de trois façons différentes. La première est que le petit pâtre a dit la vérité, qu’il a effectivement vu l’esprit de Nofret, revenu d’entre les morts, et qu’elle a cherché à se venger en infligeant à notre famille de nouveaux deuils. C’est possible, les prêtres le prétendent et nous savons que ce sont effectivement des esprits malins qui provoquent la maladie. Seulement, moi qui suis une vieille femme peu encline à croire ce que racontent les prêtres, j’estime qu’il y a d’autres possibilités.

— Comme ? demanda Hori.

— On peut admettre que Satipy a tué Nofret et que, quelque temps plus tard, passant au même endroit, elle a eu une sorte de vision de Nofret et que, prise de peur et se sachant coupable, elle soit tombée, se tuant dans sa chute. C’est une hypothèse qui se tient, mais il en est encore une autre qui vaut d’être examinée : celle qui consiste à dire que quelqu’un, pour des motifs que nous ignorons encore, souhaitait provoquer la mort de deux des fils d’Imhotep. Ce quelqu’un, tablant sur la croyance superstitieuse qui attribue à l’esprit de Nofret le désir de se venger, aurait jugé le moment particulièrement bien choisi pour commettre ses crimes.

— Mais, s’écria Renisenb, qui aurait pu vouloir la mort de Yahmose et de Sobek ?

— Certainement pas un domestique, répondit Esa. Ils n’oseraient pas. Cela limite le champ des suspects…

— Mais, grand-mère, ce ne peut pas être un de nous !

— Demande à Hori. Tu remarqueras qu’il ne proteste pas !

— Hori, il n’est pas possible que…

Le scribe hocha la tête.

— Renisenb, dit-il, tu es jeune et confiante, tu crois que tous ceux que tu connais et que tu aimes sont tels qu’ils t’apparaissent et tu ne sais pas encore tout ce qu’un cœur humain peut contenir d’amer et de mauvais !

— Mais qui pourrait…

Esa coupa la parole à sa petite-fille.

— Revenons à l’histoire racontée par le petit pâtre. Il a vu une femme, vêtue d’une tunique teinte et portant le collier de Nofret. Si nous admettons qu’il ne s’agissait pas d’un esprit et qu’il a vraiment vu ce qu’il prétendit avoir vu, nous pouvons dire que la femme en question essayait de se donner l’apparence de Nofret. Cette femme ce pourrait être Kait, Henet ou même toi, Renisenb ! L’enfant était assez loin et, à distance, avec une robe et une perruque, n’importe quelle femme peut ressembler vaguement à Nofret. Seulement, il se peut aussi que l’enfant ait menti et qu’il ait raconté ce qu’on lui avait ordonné de dire. Dans ce cas, il obéissait à quelqu’un qui avait le droit de lui donner des ordres, sans qu’il nous soit possible de déterminer s’il se rendait compte ou non de ce qu’il faisait. Ce point-là, nous risquons fort de ne jamais pouvoir l’éclaircir, puisque l’enfant est mort, mais cette dernière circonstance même me donne à croire qu’il récitait une histoire qu’on lui avait apprise. Interrogé comme il l’aurait été par moi aujourd’hui, il se serait, j’en suis sûre, contredit. Avec un peu de patience, il n’est pas difficile de découvrir quand un enfant ne dit pas la vérité.

— Tu crois donc, demanda Hori, qu’il y a un empoisonneur parmi nous ?

— Je le crois. Ce n’est pas ton avis ?

— Si.

Renisenb regardait sa grand-mère et le scribe avec des yeux où se lisait clairement sa détresse.

— Ce qui m’échappe tout à fait, poursuivit Hori, c’est le mobile.

— Je ne le vois pas non plus, déclara Esa, et c’est ce qui m’ennuie : Je ne sais pas qui est menacé maintenant !

— Le coupable serait… l’un de nous ?

Il y avait encore de l’incrédulité dans la voix de Renisenb.

— Sans aucun doute ! répondit Esa. L’un de nous, sûrement. Qui ? Le choix est vaste. Il y a Henet, Kait, Ipy, Kameni, Imhotep lui-même, moi-même, Hori…

Souriant, elle ajouta :

— Voire Renisenb !

— Mais pourquoi ? Pourquoi ?

— Si nous le savions, dit Esa, nous ne serions pas loin de tout savoir ! Tout ce que nous pouvons faire, c’est essayer de raisonner. Sobek, vous vous en souvenez, est arrivé le second, alors que Yahmose, qui ne l’attendait pas, avait déjà commencé à boire. Il est donc certain que la personne qui a empoisonné le vin voulait la mort de Yahmose et moins certain qu’elle voulait aussi celle de Sobek.

— Mais qui pouvait vouloir la mort de Yahmose ? demanda Renisenb, encore sceptique. Yahmose n’a pas d’ennemis. Il est doux et gentil avec tout le monde !

— Ce qui semble indiquer, déclara Hori, que l’assassin n’était pas poussé par une haine personnelle. Ainsi que Renisenb vient de le faire remarquer, Yahmose n’est pas de ces hommes qui se font des ennemis.

Esa en convint.

— Le mobile est plus obscur. Ou il s’agit d’une haine englobant la famille tout entière, ou il y a derrière tout cela cette méchanceté foncière, contre laquelle nous mettent en garde les maximes de Ptahotep, une volonté de faire le mal qui trouve en elle-même son explication et sa justification.

— Il me semble, Esa, reprit Hori, que je vois à quoi tu penses. Mais, pour arriver à une conclusion, il nous faut préfigurer l’avenir.

Esa approuva du chef avec tant de vigueur que sa perruque, un peu large, glissa sur son oreille droite, conférant à la vieille dame un aspect assez grotesque dont, en toute autre circonstance, Renisenb se fût franchement amusée. Mais elle n’avait aucune envie de rire.

— Je t’écoute, Hori ! dit Esa.

Hori réfléchit longuement avant de parler.

— Si Yahmose était mort ainsi qu’il était escompté, commença-t-il enfin, sa disparition aurait profité principalement aux deux autres fils d’Imhotep, Sobek et Ipy. Une part du domaine aurait très certainement été réservée pour les enfants de Yahmose, mais ces biens eux-mêmes eussent été administrés par les deux fils d’Imhotep, et surtout par Sobek qui aurait incontestablement été celui qui aurait le plus bénéficié de la mort de Yahmose. Il est probable qu’il aurait exercé les fonctions de prêtre de Ka durant les absences d’Imhotep et que la charge lui serait revenue à la mort de son père. Cependant, Sobek ne peut pas avoir été le coupable, puisqu’il a lui-même bu de ce vin empoisonné, et avec tant de cœur qu’il en est passé de vie à trépas. Par conséquent, autant qu’il me semble, les morts de Sobek et de Yahmose ne pourraient actuellement bénéficier qu’à une personne, qui est Ipy.

— J’en suis d’accord, déclara Esa. Parlons donc d’Ipy. Il est jeune, impatient, il ne semble pas avoir un fond particulièrement bon et il est à l’âge où l’on s’imagine qu’il n’y a rien de plus important dans la vie que de voir ses désirs comblés, et le plus vite possible. Il était furieux contre ses aînés et tenait qu’il avait été injustement exclu de l’association familiale intervenue entre Imhotep et ses fils. J’ai, d’autre part, l’impression qu’il tenait de regrettables renseignements de Kameni…

— De Kameni ?

L’interruption venait de Renisenb, qui, à peine l’eut-elle faite, rougit et se mordit la lèvre. Hori tourna la tête vers elle, posant sur la jeune femme un regard à la fois tendre et compréhensif.

— Oui, reprit Esa, de Kameni. Qu’il ait été ou non inspiré par Henet, c’est une autre question et ce n’est pas de lui qu’il s’agit. Il reste qu’Ipy est ambitieux et arrogant, qu’il était jaloux de ses frères, dont il supportait l’autorité avec impatience, et qu’il se considère, ainsi qu’il me le disait encore tout à l’heure, comme la grande intelligence de la famille.

Hori s’étonna.

— Il t’a dit ça, à toi ?

— Il a eu la bonté de reconnaître que, comme lui-même, j’étais pourvue d’une certaine intelligence.

Incrédule, Renisenb demanda :

— Tu penses qu’Ipy aurait empoisonné Sobek et Yahmose ?

— J’estime, répondit Esa, que c’est une possibilité, rien de plus. Pour le moment, nous étudions une hypothèse et nous n’avons encore aucune preuve. Depuis le commencement des âges, et bien qu’ils sachent que les dieux réprouvent ces meurtres, il s’est trouvé des, hommes pour tuer leurs frères. Si c’est ce qu’a fait Ipy, la preuve sera difficile car, je le reconnais volontiers, Ipy es fort habile !

Hori approuva d’un signe de tête.

— Mais je le répète, reprit Esa, nous nous contentons d’examiner des hypothèses et elles concernent tout le monde. Comme je vous l’ai déjà dit, j’exclus les domestiques, parce que je crois qu’aucun d’eux n’aurait l’audace d’accomplir un tel forfait, mais je ne mets pas Henet hors de cause.

Renisenb se récria :

— Henet ?… Mais Henet nous est à tous entièrement dévouée. Elle ne cesse de le répéter !

— Il est aussi facile de dire un mensonge qu’une vérité ! répliqua Esa. Je connais Henet depuis bien des années et je l’ai vue arriver ici, jeune femme, avec ta maman, de qui elle était parente. Pauvre malheureuse ! Elle avait été mariée à un homme qui ne s’occupait guère d’elle – il faut dire qu’elle n’était pas jolie – et dont elle était séparée. Elle eut un enfant qui mourut tout petit. Elle prétendait être très dévouée à ta mère, mais je l’ai observée maintes fois et, d’après la façon dont elle regardait ta maman, Renisenb, je puis t’affirmer qu’elle n’avait pour elle aucune affection véritable. Elle en était jalouse, elle l’enviait… et, quand elle dit qu’elle t’aime, toi, je n’en crois pas un mot.

Hori, ayant consulté Esa du regard, intervint :

— Dis-moi, Renisenb, toi, l’aimes-tu ?

Un peu à regret, Renisenb avoua que non.

— Je ne peux pas, expliqua-t-elle. Souvent, je me le suis reproché, Mais c’est plus fort que moi !

— Ne crois-tu pas, dit Hori, que c’est parce que, d’instinct, tu te rends compte que ses protestations d’amour et de dévouement ne sont pas sincères ? Elle te jure qu’elle t’aime. Te l’a-t-elle jamais prouvé de quelque façon que ce soit ? Est-ce qu’elle ne passe pas son temps à susciter des querelles dans la maison, en répétant à voix basse des choses dont elle sait qu’elles vous dresseront les uns contre les autres ?

— Oui… C’est assez vrai.

Esa se mit à rire.

— Décidément, Hori, tu n’as pas seulement des yeux, mais aussi des oreilles !

Renisenb, cependant, essayait de défendre Henet.

— Mon père a confiance en elle…

— Mon fils est un imbécile et il l’a toujours été ! répliqua Esa. Les hommes aiment qu’on les flatte et c’est un art que la vieille Henet pratique avec maîtrise. Elle lui est peut-être dévouée, quelquefois je suis tentée de le croire, mais elle ne l’est certainement à personne d’autre en cette maison.

Renisenb insistait.

— Mais elle ne… elle ne tuerait pas ! Pourquoi voudrait-elle nous empoisonner ? Qu’est-ce que ça lui rapporterait ?

— Rien ! Seulement, je ne sais pas ce qu’il se passe dans sa tête, ce qu’elle pense et ce qu’elle ressent ! Quelquefois, je me dis, que derrière son masque doucereux, elle roule de curieuses pensées. Si je ne me trompe pas, les raisons qui la feraient agir nous seraient incompréhensibles, aussi bien à toi qu’à Hori et à moi !

Hori acquiesça.

— Il y a une pourriture qui naît à l’intérieur, je l’ai déjà expliqué à Renisenb.

— Et, ce jour-là, dit Renisenb, je ne t’ai pas compris. Je me rends mieux compte maintenant. Tout a commencé avec l’arrivée de Nofret. Je me suis aperçue alors qu’aucun de nous n’était plus tout à fait le même qu’auparavant et cela m’a inquiétée…

Avec un geste las des deux bras, elle ajouta :

— Et maintenant tout est peur

— Cette peur, déclara Hori, provient seulement de l’ignorance où nous sommes encore. Quand nous saurons, Renisenb, elle disparaîtra…

Esa suivait son idée.

Après Henet, il y a Kait, naturellement.

Renisenb, une fois encore, protesta :

— Kait n’aurait pas essayé de tuer Sobek ! C’est incroyable !

— Il n’y a rien d’incroyable ! dit tranquillement Esa. La vie ne m’a peut-être pas appris grand-chose, mais ça je le sais ! Kait est passablement stupide et il faut se méfier des sottes ! Elles sont dangereuses, parce qu’elles ne voient que leur petit univers à elles et qu’elles sont incapables d’avoir plus d’une idée à la fois. Le monde de Kait, c’est elle-même et ses enfants, plus Sobek, considéré en tant que père de ses enfants. Il peut très bien lui être venu à l’esprit que la disparition de Yahmose enrichirait ses enfants. Sobek n’avait jamais donné grande satisfaction à Imhotep qui le trouvait violent, trop jaloux d’autorité et difficile à manier. Le père ne se reposait que sur Yahmose. Celui-ci mort, il serait obligé de s’en rapporter à Sobek. J’imagine que, pour Kait, les choses se présentaient aussi simplement que ça !

Renisenb, quoi qu’elle en eût, devait reconnaître la justesse de cette argumentation. Devant la vie, Kait était bien telle que la vieille femme l’avait dépeinte : elle ne songeait qu’à ses enfants et, son mari et eux exceptés, le reste du monde n’existait pas pour elle. Sa curiosité n’allait pas au-delà du petit groupe de sa propre famille.

— Mais, objecta-t-elle, elle devait bien se rendre compte que Sobek pouvait revenir, comme il l’a fait d’ailleurs, avoir soif et, lui aussi, boire du vin !

— Pas nécessairement, répondit Esa. Kait, je te le répète, est inintelligente. Elle n’aura vu que ce qu’elle voulait voir, c’est-à-dire Yahmose empoisonné et la responsabilité de sa mort attribuée à notre belle et méchante Nofret. Elle n’aura pas voulu envisager d’autres possibilités ou probabilités… et comme elle ne souhaitait pas la mort de Sobek, pas un instant elle n’aura pensé qu’il pouvait fort bien rentrer à l’improviste et boire du vin empoisonné !

— Et, maintenant, c’est lui qui est mort, alors que Yahmose est toujours vivant ! Pour elle, si tu dis vrai, ce doit être terrible !

— Ce sont de ces choses qui arrivent quand on est bête. Les événements se déroulent tout autrement qu’on ne les avait prévus…

Après un court silence, Esa poursuivit :

— Arrivons-en maintenant à Kameni.

Kameni ?

Renisenb, se surveillant, avait réussi à prononcer le nom du scribe d’une voix posée, mais le regard de Hori lui fit cependant détourner la tête.

— Nous ne pouvons pas le mettre hors de cause, reprit Esa. Nous ne lui connaissons aucun motif de vouloir nous nuire, mais que savons-nous de lui au juste ? Il vient du Nord, c’est-à-dire de la même région que Nofret. À son corps défendant ou non, nous ne pouvons pas le savoir, il a aidé Nofret à dresser Imhotep contre ses enfants. Je l’ai observé souvent, mais je dois avouer que je vois assez mal qui il peut être. Dans l’ensemble, il me semble être un garçon assez banal, qui a une certaine finesse d’esprit et qui, bel homme, possède de surcroît ce quelque chose qui attire l’œil des femmes. Elles auront toujours de la sympathie pour lui et pourtant je pense – je puis me tromper, bien entendu – qu’il n’est pas de ceux qui peuvent s’emparer à la fois du cœur et de l’esprit d’une femme. Il a l’air d’être toujours gai et insouciant, et il ne semble pas que la mort de Nofret l’ait beaucoup affecté. Seulement, tout cela, c’est l’apparence. Qui peut dire ce qu’il se passe au fond d’un cœur humain ? Un homme qui sait ce qu’il veut peut aisément jouer un rôle… Pouvons-nous affirmer que Kameni n’a pas profondément souffert de la mort de Nofret et qu’il n’éprouve pas passionnément le désir ou le besoin de la venger ?… Satipy ayant tué Nofret, était-il nécessaire que son mari mourût, lui aussi ? Oui… Et aussi Sobek, qui menaça Nofret… Et peut-être Kait, qui lui infligea toutes sortes de petites misères, et Ipy, qui la détestait !…

Ça paraît fantastique, mais qui sait ?

Elle se tut, regardant Hori qui répéta :

— Qui sait ?

Elle répliqua :

— Toi peut-être. Tu crois savoir, n’est-ce pas ? Hori, après un silence, répondit :

— J’ai quelques idées à moi, c’est exact, sur cette histoire de vin empoisonné. Mais elles ne sont pas encore très claires et je ne vois pas…

Il s’interrompit, réfléchit encore, le sourcil froncé, puis dit :

— Non, je ne peux vraiment accuser personne.

— Mais il ne s’agit ici que de soupçons ! Parle ! Hori secoua la tête.

— Non, Esa ! Tout cela est trop vague… et, si c’était vrai, il vaudrait mieux que je garde cette vérité pour moi. Il y a des choses dangereuses à connaître.

— Mais, Hori, elles seraient dangereuses pour toi également ?

— Elles le sont, Esa. Nous sommes tous en danger dans cette maison… Renisenb aussi, encore qu’un peu moins que les autres, peut-être.

Esa, sans mot dire, considéra longuement le visage du scribe.

— Je donnerais cher, déclara-t-elle enfin, pour savoir ce que tu as dans l’esprit !

Hori ne répondit pas directement. Après un silence, il dit :

— La seule façon de savoir ce que les gens ont dans l’esprit, c’est d’observer la façon dont ils se conduisent.

Un homme dont le comportement vous paraît bizarre, qui a l’air de ne plus être lui-même…

— Celui-là est suspect ? demanda Renisenb.

Non, dit Hori, et c’est justement ce que je voulais souligner. L’homme dont les intentions sont mauvaises ou qui a quelque chose à se reprocher, cet homme-là, fixé sur son propre compte, cherche à dissimuler et s’applique à ne rien changer à sa manière d’être habituelle…

— Tu as dit « un homme » ? fit remarquer Esa.

— Homme ou femme, c’est la même chose.

— Je vois.

Il y eut un long silence qui fut rompu par Esa.

— Il nous reste, dit-elle, à parler de nous. Quels soupçons pourraient peser sur nous trois ?

— Nous ne devons pas nous oublier, déclara gravement Hori. Imhotep m’accorde toute sa confiance, la rédaction des contrats m’incombe et tous les comptes me passent par les mains. J’aurais fort bien pu en avoir falsifié, ainsi qu’il a été fait dans les propriétés du Nord. Yahmose aurait pu soupçonner mes malversations…

L’absurdité de l’hypothèse le faisait sourire malgré lui. Il acheva :

— Et je me serais vu dans l’obligation de le supprimer, faute de pouvoir acheter son silence.

— Comment peux-tu dire des choses pareilles ? s’écria Renisenb. Personne ne voudrait les croire !

— Quant à moi, dit Esa, je suis vieille… et, quand on devient vieux, il arrive qu’on change et qu’on déteste ce qu’on a aimé ! Je pourrais avoir été fatiguée des enfants de mes enfants et avoir essayé de détruire ceux de mon sang. Ces choses-là se voient quelquefois…

— Et moi ? demanda Renisenb. Pourquoi aurais-je pu souhaiter la mort de mes frères bien-aimés ?

— Uniquement, répondit Hori, parce que, Yahmose, Sobek et Ipy disparus, tu serais le seul enfant restant à Imhotep. Il te trouverait un époux, le domaine entier te reviendrait, et ton mari et toi, vous seriez les tuteurs des enfants de Yahmose et de Sobek.

Souriant, il ajouta :

— Mais, à l’ombre de ce sycomore, je puis bien te dire, Renisenb, que nous ne te soupçonnons pas.

Esa sourit à son tour, avant de dire :

— Et, sous ce sycomore ou ailleurs, Renisenb, nous t’aimons.

 

La mort n'est pas une fin
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